Femmes et mixologie : au-delà des stéréotypes!

Publié par Marie Charest le 9 Mars 2017

Au lendemain de la Journée internationale des Femmes, quoi de mieux pour marquer le coup que de vous offrir un tête-à-tête en compagnie de quatre femmes qui rayonnent dans l’univers du bartending montréalais? En vedette: Gabrielle Panaccio (bartender et associée du groupe Mixoart, bars Le Lab, Proxibar Événementiel), Kate Boushel (bartender du Atwater Cocktail Club​) , Val Chagnon (bar chef du Tiradito) et Émilie Loiselle​ (bar chef au Mauvais Garçons et grande gagnante du concours Made With Love Montréal 2016).

Au menu: la place des femmes dans l’industrie, les coulisses de la profession, et bien sûr, les tendances cocktails « au féminin »!

Gabrielle Panaccio – bartender et associée du groupe Mixoart

 

1- LA PROFESSION


SAQ : Barmaid, bar chef, mixologue… quel est le bon titre pour définir la profession?

KATE : En fait, j’aime beaucoup le terme Bartender puisque c’est un terme unisexe qui englobe les femmes et les hommes  qui exercent à titre professionnel dans l’industrie. Il renvoie  directement au concept de tenancier(ère) de bar: la personne qui s’occupe d’accueillir, d’entretenir, de conseiller et de faire vivre une expérience par son art à ses clients. Certains préfèrent le terme barmaid, bar chef, ou autre. Pour ma part, je suis Bartender et, à mes heures, lorsque je travaille sur des projets qui requièrent simplement la création de cocktails, je suis plutôt mixologue. Mais l’un n’empêche pas l’autre!

SAQ: Selon vous, qu’est-ce qui caractérise une bonne bartender?

VAL : Énormément d’écoute, un bon sens de l’observation, une grande patience, être attentionnée et proactive. Évidemment, il faut connaître ses produits et ses cocktails classiques.

ÉMILIE : Je crois pour ma part qu’il faut d’abord et avant tout être passionné par l’hospitalité. Je crois que ceci prime sur la maîtrise des cocktails classiques et sur les aptitudes en mixologie.

GABRIELLE: En effet… La passion, l’assiduité, le don de s’occuper de chaque client comme il se doit et de répondre à ses préférences, tout en se respectant: voilà ce qui définit à mes yeux un bon ou une bonne bartender.

KATE : Je suis d’accord. Un ou une bonne bartender est une personne passionnée par l’hospitalité qui cherche à faire vivre une expérience unique à chacun de ses invités/clients. La passion du cocktail, c’est un aspect de la profession qui est important seulement pour ceux et celles qui cherchent à offrir ce type de produit comme dans les bars à cocktails par exemple. L’art du bar dépasse grandement la mixologie et la création de cocktails, à mes yeux.

Emilie Loiselle

Émilie Loiselle​ – Grande gagnante du concours Made With Love  Montréal 2016


2- LA PLACE DES FEMMES DANS L’INDUSTRIE DU BAR

 

SAQ – Quelle est la place des femmes dans l’industrie du bar et de la mixologie?

GAB : Je crois que, comme dans plusieurs domaines, la place des femmes est en train de se faire! Il y a tellement de femmes talentueuses parmi nous!

EMILIE : Et pas juste ici… Partout à travers le monde, les femmes prennent de plus en plus leur place et s’établissent en tant que professionnelles.

VAL : En fait, la mixologie est ouverte aux femmes, il suffit simplement de prendre sa place! Je pense que quand tu cognes aux bonnes portes, de belles surprises peuvent se présenter. À Montréal, on est vraiment une petite communauté de plus en plus connectée grâce aux événements de l’industrie. À Toronto par contre, la communauté de bartenders féminins est encore plus forte et soudée. Il y a tellement de femmes qui pratiquent la profession! Ici, on est en train de bâtir ça petit à petit… en restant toujours proche de nos compatriotes masculins, bien sûr!


SAQ – Croyez-vous qu’il soit plus difficile d’évoluer et d’obtenir la reconnaissance de l’industrie lorsque l’on est une femme?

VAL : Je ne crois pas que ce soit plus difficile, mais je constate toutefois que lorsque l’on remporte un concours ou un prix, la reconnaissance est plus grande parce que nous sommes moins nombreuses.

EMILIE : Je suis d’accord. Par contre, les femmes ne doivent pas avoir peur de s’imposer dans le « Boy’s club », de prendre leur place pour que leur contribution soit reconnue. Il faut avoir de l’ambition et de la « drive ». Les hommes et les femmes ont généralement une expérience et une approche différentes face au métier. Je dirais toutefois que ces deux facettes sont nécessaires pour faire avancer notre industrie.

bartenders montreal

Quelques membres de la communauté féminine de bartenders de Montréal


SAQ – À votre avis, pourquoi retrouve-t-on généralement plus d’hommes que de femmes derrière le bar?


EMILIE :
Je ne pense pas qu’il y ait plus d’hommes que de femmes derrière le bar, le déséquilibre est plutôt au niveau des types: les hommes sont plus nombreux dans l’industrie du cocktail et de la mixologie alors que les femmes dominent dans le reste de l’industrie. Je crois que la principale différence est encore dans la perception. Les hommes bartender sont souvent vus comme plus sérieux et plus professionnels, alors que les femmes derrière le bar sont perçues à tort comme des fêtardes. Personnellement, je travaille beaucoup à briser ces stéréotypes en discutant de ma profession et de ma passion avec les gens, mais il y a un grand travail à faire au niveau de l’image des bartenders en général. Il est aussi important, que celles d’entre nous qui ont de l’influence dans l’industrie (dont j’ai maintenant l’honneur de faire partie depuis que j’ai remporté la compétition Made with love – Montréal) utilisent leur voix de manière positive afin de promouvoir la collaboration et de faire tomber les préjugés, principalement ceux qui affectent les femmes bien sûr, mais aussi tous les autres qui touchent notre industrie.

KATE : Je suis d’accord. C’est plutôt qu’il existe une disparité entre les hommes et les femmes en tant que bartender dans les bars de style club et les bars à cocktails.

GAB : Certes, nous sommes dans une ère à tendances cocktails où il y a beaucoup d’hommes mixologues qui se démarquent, mais il ne faut pas oublier tous les établissements plus « réguliers » où on voit une majorité de femmes derrière le bar. On ne les qualifie peut-être pas de mixologues, mais elles sont tout de même bartender.

KATE : Ceci découle du fait que la culture du cocktail a été mise de l’avant par les hommes à l’époque de la prohibition. On a qu’à se rappeler l’image type du barman que l’on reconnaît avec sa chemise blanche, sa barbe ou sa moustache, son habit stylisé, ses bretelles, etc. C’est évident qu’à cette période, il y avait naturellement moins de place pour les femmes. De ce fait, simplement par le style et l’image associée, les femmes ont pris plus de temps à s’imposer et prendre leur place derrière le bar.

Val Chagnon

Val Chagnon – bar chef du Tiradito


SAQ – Est-ce que les compétitions contribuent à susciter la reconnaissance de vos pairs?

VAL : Les compétitions aident vraiment à bâtir ton « C.V. » de bartender! En plus, elles sont vraiment formatrices! Je n’y vois que du positif.

EMILIE : Depuis quelques années, le boom de la mixologie a beaucoup aidé à « redorer » l’image du bartending et mettre de l’avant la profession. La variété de compétitions locales, nationales et internationales nous permet également de promouvoir notre métier et notre passion. Je crois que cette reconnaissance procure aux femmes comme aux hommes des munitions pour briser les stéréotypes du milieu.


3- TENDANCE COCKTAIL


SAQ – Avez-vous remarqué un changement dans les habitudes de consommation des femmes en matière de cocktails, au cours des dernières années?

KATE : Je crois que les habitudes de consommation ont changé pour tous. On le constate chez certains hommes qui avouent leur préférence pour les cocktails plus sucrés et chez les femmes qui expriment finalement leur penchant pour des cocktails axés davantage sur les spiritueux plus costauds.

VAL : Enfin oui, on le constate dans les habitudes de consommation de tous les Québécois! Les gens demandent de moins en moins de cocktails classiques. Ils sont curieux, ils veulent découvrir de nouvelles créations!

EMILIE : Définitivement, mais je crois que ces changements  découlent  du fait que les cocktails et les spiritueux sont de plus en plus « dégenrés ». Les femmes comme les hommes sont de plus en plus curieux, les palais se développent et les gens boivent aujourd’hui le type  de cocktails qui leur plaît.

GAB : En effet! Les goûts des hommes et des femmes ont évolué. Je crois que les breuvages suivent un peu la même évolution que la nourriture. Les gens veulent de plus en plus savoir ce qu’ils consomment, d’où proviennent les ingrédients, s’ils sont bios, locaux, etc.. Notre société est plus éduquée, ce qui engendre automatiquement une consommation plus réfléchie, tant au niveau de la quantité que de la qualité.


SAQ – Finalement, quel est votre cocktail de prédilection?


KATE :
Mon cocktail de prédilection est le Sazerac. Ces derniers temps, j’aime bien le réaliser avec de l’Armagnac.

VAL : Le Daiquiri, le Margarita, le Negroni, l’Aviation, le Last Word… Il y en a trop!!!

EMILIE : Je déteste cette question, ah ah! Tout dépend du moment et de l’occasion, mais disons que j’aime particulièrement les Martinis (au gin avec une généreuse portion de vermouth).

GAB : Un shot de Jack? Sans blague, un bon Old-Fashioned est toujours gagnant!

Kate Boushel – bartender du Atwater Cocktail Club


RECETTES COCKTAILS

SAQ – Et si on vous demandait de nous créer un cocktail à l’image des femmes mixologues d’aujourd’hui, de quoi serait-il composé?


VAL :
HAHA! Je ferais un twist du Last word sans hésitation!

Le Last word revisité de Valérie

- 1 oz rhum agricole
- 1 oz jus de lime
- 1 oz liqueur de marasquin
- 1 oz liqueur d’herbes Genepy
- 2 traits  de bitter ananas

Méthode : Brasser dans un verre à mélanger. Tamiser sur une nouvelle glace dans un verre highball. Décorer d’une étoile d’anis, d’un zest de lime et d’une feuille d’ananas

EMILIE : J’opterais pour un cocktail en l’honneur de Ana Maria Romeo, la seule femme à détenir le titre de Maestra Tequilera.

« Le Maestra » d’Émilie

- 1.5 oz de tequila Herradura
- ⅛ oz de Chartreuse verte
- 0.25 oz de miel
- 1 oz de jus de pamplemousse
- 3 feuilles de basilic

Méthode : Déposer tous les ingrédients dans un shaker et mélanger pendant quelques secondes. Filtrer dans une coupette. Garnir d’une petite feuille de basilic.

KATE : Je proposerais une variation d’un Old Fashion en l’honneur des grandes dames qui créent les produits que nous intégrons au quotidien dans nos recettes! Sous l’égide de Ninkasi, la déesse sumérienne de l’alcool, je lève mon chapeau à Lorena Vasquez, Maître de Chai pour Zacapa, et Lauren Mote des bitters Bittered Sling.

Le « Ninkasi » de Kate 

- 2 oz Zacapa Centenario 23 ans
- 4 traits amer Moondog de Bittered Sling (disponible chez Alambika)
- 0.25 oz sirop de cannelle
- 4 grains de café
- 1 zeste de lime

Méthode : Dans un verre à mélanger, écraser 4 grains de café. Ajouter le rhum Zacapa, le sirop de cannelle et les traits d’amer Moondog. Remplir de glace et remuer 20 secondes. Verser au tamis dans un verre Old Fashioned sur gros glaçon. Garnir d’un zeste de lime.

EN CONCLUSION

Est-ce que les femmes ont leur place derrière le bar et en mixologie? Plus que jamais! N’ayant rien à envier à leur collègues  masculins, elles s’imposent de plus en plus derrière les bars des cocktails club, tout autant que dans les compétitions. Il faudra suivre la communauté de femmes bartender de près au cours des prochaines années! D’ailleurs, saviez-vous que le meilleur bartender du monde est… une femme parisienne? ;)

Jennifer Le Nechet, championne du monde des bartender! - Photo Diageo World Class

Jennifer Le Nechet, championne du monde des bartenders!


Photo 1 : © DianeDrapeau – Terroir et Saveurs
Photo 2 : © Made With Love
Photo 3 : © Audré Kieffer
Photo 4 : © Val Chagnon – Facebook
Photo 5 : © Jean-Sébastien Michel
Photo 6 : © Diageo World Class

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